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18 janvier 2009 7 18 /01 /janvier /2009 16:50

Un témoignage sur la misère au Conquet début XIXe

Jean François Brousmiche
.
Voyage dans le Finistère en 1829, 1830 et 1831

Editions Morvran ,1977.

Jean François Brousmiche était employé des contributions directes à Brest, il dépeint ici sa vision du Conquet et de Saint-Mathieu :

 

"La misère semble être le partage des habitants de cette pointe avancée de l'Armorique sur laquelle Saint-Mathieu et Lochrist sont placés. Les enfants s'y roulent presque nus dans les chemins ; ils arrachent à la mer les plus légers débris qu'elle porte à la côte pour alimenter le feu destiné à la cuisson des aliments ; les fougères, les mousses ont la même destination, et les excréments des bestiaux sont plaqués sur les murailles pour s'y dessécher et servir au même usage ; et cependant les terres des environs du Conquet sont très fertiles; la location en est aussi élevée qu'à Plouguerneau, qu'à Cléder; on se demande, après de tels faits, quelle est la cause de la misère apparente qui se fait remarquer ici, sans qu'on puisse résoudre cette question.

On est frappé de tristesse en entrant au Conquet. Cette ville ne sera bientôt plus qu'une misérable bourgade dont une moitié des maisons sera en ruines et dont l'autre moitié se donnera aux locataires à charge des réparations et du paiement de l'impôt.

Continuellement battue des vents, dépouillée de tout abri, la ville du Conquet semble une solitude. Sur trois maisons, c'est à peine si l'on en trouve une qui soit habitable ; la ronce et le lierre couvrent les débris des autres. Le Conquet est, de plus, la ville la plus mal pavée du  Finistère.


Situé à quelques lieues de Brest, le port du Conquet offre, en temps de guerre, une relâche assurée aux nombreux convois du nord de la France que les anglais, par un blocus continuel du goulet de Brest, cherchent à intercepter. Le port du Conquet peut recevoir 60 à 80 navires de faible tonnage; il assèche à chaque marée. Isolée à l'extrémité du département, la ville du Conquet n'a d'autre commerce que celui de consommation, et, dans un lieu aussi pauvre, ce commerce est presque nul.

Avant la découverte de Terre-Neuve (ndlr :  vers 1500) on faisait au Conquet la pêche en grand de la merluche et du lieu. Ces poissons, séchés et salés, s'expédiaient dans le midi de la France. Cette branche d'industrie est aujourd'hui complètement abandonnée, la morue que ces poissons remplaçaient, coûtant moins cher malgré les armements considérables qu'il faut entre­prendre pour se la procurer. On construit au Conquet des bâtiments cabo­teurs dont les capitaines sont presque toujours les armateurs. On y commet aussi des cordages qui sont employés dans le pays. L'industrie a créé une usine dans le pays, où se fabrique de l'iode et de la soude de varech…"

UNE VINGTAINE D'ANNEES PLUS TARD :


En 1847, Gustave Flaubert et son ami Maxime Du Camp voyagent en Bretagne. Ils en ramènent un livre-reportage « Par les champs et par les grèves », dont voici un extrait concernant Le Conquet et Saint-Mathieu, où manifestement Flaubert n’a trouvé aucun charme… Le texte du livre est accessible sous http://fr.wikisource.org.

« La campagne qui entoure Brest n’a pas la sauvagerie silencieuse des environs de Crozon et de Landévennec, mais les arbres sont plus nombreux, plus verts, presque noirs. Jusqu’au Conquet, la route, comme nageant dans la verdure, monte et descend, tourne au flanc des collines, coupe des prairies; on file entre de grands genêts.

Ne vous arrêtez pas à Lockrist pour voir le tombeau de Michel Nobletz, car l’église est détestable, le tombeau stupide et Michel Nobletz ressemble à saint Vincent de Paul qui n’était pas un bel homme. Le Conquet lui-même, grand bourg paisible dont les habitants semblent partis, ne vaudrait pas la peine de s’être dérangé pour le voir s’il n’y avait non loin l’abbaye démantelée de Saint-Mathieu. A découvert sous le ciel, la nef déserte reçoit la pluie et à la place des dalles, entre les colonnes où s’enroulent aux chapiteaux des torses historiés, une herbe épaisse a poussé, les murailles nues ont une couleur de suie et de bronze, dont les tons tranchants se fondent l’un dans l’autre et qui capricieusement s’allongent sur la pierre comme les lambeaux inégaux d’une draperie déchirée. A d’autres places, de fines tramées d’herbes descendant de toute la hauteur de l’église semblent couler comme de grandes larmes.

Le vent de la mer, dont les vagues battent la base de l’édifice, entre par l’ogive des fenêtres sans vitrail où les courlis perchent sur le bord.

 

Elle n’a qu’un bas côté, et de l’autre de ses flancs, deux contre-nefs plus basses; les piliers carrés et les colonnes rondes s’alternent, la maîtresse voûte s’appuyait sur des faisceaux de colonnettes. Près du phare qu’on a bâti là, dans une cour fermée d’une claire-voie, il y a des choux, du chanvre et des poireaux.

Au phare de Brest. (Saint-Mathieu) — Ici se termine l’ancien monde; voilà son point le plus avancé, «sa limite extrême». Derrière vous est toute l’Europe, toute l’Asie; devant vous c’est la mer et toute la mer. Si grands qu’à nos yeux soient les espaces, ne sont-ils pas bornés toujours, dès que nous leur savons une limite? Ne voyez-vous pas de nos plages, par delà la Manche, les trottoirs de Brighton, et, des bastides de Provence, n’embrassez-vous pas la Méditerranée entière, comme un immense bassin d’azur dans une conque de rochers que cisèlent sur ses bords les promontoires couverts de marbres qui s’éboulent, les sables jaunes, les palmiers qui pendent, les sables, les golfes qui s’évasent? Mais ici plus rien n’arrête. Rapide comme le vent, la pensée peut courir, et s’étalant, divaguant, se perdant, elle ne rencontre comme eux que des flots; puis, au fond, il est vrai, tout au fond, là-bas, dans l’horizon des rêves, la vague Amérique, peut-être des îles sans nom, quelque pays à fruits rouges, à colibris et à sauvages, ou le crépuscule muet des pôles, avec le jet d’eau des baleines qui soufflent, ou les grandes villes éclairées en verres de couleur, le Japon aux toits de porcelaine, la Chine avec les escaliers à jour, dans des pagodes à clochettes d’or.


C’est ainsi que l’esprit, pour rétrécir cet infini dont il se lasse sans cesse, le peuple et l’anime. On ne songe pas au désert sans les caravanes, à l’Océan sans les vaisseaux, au sein de la terre sans les trésors qu’on lui suppose.

Nous nous en revînmes au Conquet par la falaise. Les vagues bondissaient à sa base, accourant du large; elles se heurtaient contre, et couvraient ensuite de leurs nappes oscillantes les grands blocs immobiles. Une demi-heure après, emportés dans notre char à bancs par deux petits chevaux presque sauvages, nous regagnions Brest, d’où le surlendemain nous partîmes avec beaucoup de plaisir… "


                                Transcriptions des textes :  Jean Pierre Clochon

 

 


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