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2 mars 2009 1 02 /03 /mars /2009 11:51

Le premier ENEZ EUSSA, vapeur à passagers, 36 ans sur la ligne maritime Brest-Le Conquet-Molène-Ouessant de novembre 1924 à  février 1961


Un yacht royal

 

Ferdinand 1er de Saxe-Cobourg, né à Vienne en 1861, fut prince régnant de Bulgarie de 1887 à 1908, puis tsar de Bulgarie de 1908 à 1918. Lors de la première guerre mondiale, la Bulgarie choisit le camp allemand, elle capitulera quelques semaines avant l’armistice du 11 novembre 1918.

Comme tous les pays vaincus par les Alliés, la Bulgarie est soumise au paiement de dommages de guerre, et à la confiscation de navires. Le yacht personnel de Ferdinand 1er  devenu ravitailleur de sous-marins allemands,  fait partie des bateaux saisis,  

Ce vapeur, le Yoskil(peut-être un prénom d’Europe Centrale), a été construit en Ecosse en 1905, aux chantiers Loebnitz  C°, de Renfrew près de Glasgow. C’est une unité de 39 mètres de long, pour 6,30 mètres de large et 3 mètres de tirant d’eau, propulsée par une machine à vapeur de 250 hp.

 

Ferdinand de Bulgarie
    (source Wikipédia)





                                                                                               
Un patrouilleur côtier dans la Marine française

 

Il semble que le Yoskil ait été quelques temps attaché au port de Cherbourg comme patrouilleur dans la marine française. Sur cette période les sources sont contradictoires. Le Dictionnaire de la Marine de J.M Roche, mentionne le Coccinelle 1, patrouilleur ex-yacht anglais Yoshil, en service à Brest 1918-1921, attaché à la 5e escadrille de patrouille. C’est sous le nom de Coccinelle que le bateau est vendu le 6 juin 1921 à monsieur Aubry de Paris selon J.M Roche, à un armateur de Granville selon une autre source, pour la somme de 170 000 francs. Il est alors immatriculé  à Granville N° 1404.

 

Un navire à passagers en Manche

 

Son nouveau propriétaire le nomme Celuta, (astéroïde du système solaire), y fait faire pour 100 000 francs de réparations, mais se trouve aux prises avec des difficultés financières et doit vendre le bateau 34 000 francs (!)  à un armateur qui le met sur la ligne à passagers Granville-Chausey-Guernesey.  Cet armateur victime de la concurrence d’un autre transporteur doit liquider son affaire.

Le Département du Finistère se porte acquéreur du Celuta pour 90 000 francs. Le vapeur est destiné à remplacer le courrier Ile d’Ouessant  naufragé dans le Fromveur le 6 juin 1924, sous le commandement du capitaine Nizou. Ce dernier n’a pas été jugé responsable de l’accident de son navire, puisque c’est lui qui embarque comme patron sur le Celuta,  le 26 novembre 1924, désormais immatriculé à Brest B 2737.

Le 4 juillet 1925, un nouveau nom est peint sur la coque du vapeur : Enez Eussa  (Ile d'Ouessant). Capacité de transport : en hiver 250 passagers, en été 350.

 
enz-seul-rn-mer.jpg




L’Enez effectue ses rotations pendant six ans sans aventures particulières, la gestion de la ligne avait été confiée par le Département à la Société des Chemins de Fer Départementaux.





L’incident du 4 janvier 1930
 :  le bateau est à quai au port de commerce à Brest, quand il est abordé par un cargo belge, le Stanleyville. Les dégâts matériels sont importants, une trentaine de tôles de bordés sont à changer. Trois ans plus tard, le Bureau Véritas impose une refonte complète de l’Enez Eussa alors âgé de 27 ans. Les travaux confiés aux chantiers Dubigeon de Nantes dureront deux mois.

 

Le service reprend on note simplement que le 4 août 1935, au cours d’une excursion, avec 220 passagers à bord, l’Enez  talonne une roche et se fait une voie d’eau aux abords d’Ouessant. Il regagne l’île, et après une réparation provisoire, revient à Brest quelques jours plus tard, escorté par le remorqueur Roscanvel.

En 1936, le Service Maritime Départemental reprend la gestion directe de la ligne.

 



L'Enez dans le port du Conquet. A chaque escale les canots sont descendus à la mer pour le transbordement des passagers.

 









Après 1932, les passagers débarquent à la cale du canot de sauvetage

 













Ci-dessus, au mouillage à Ouessant, le baliseur Georges de Joly et l'Enez Eussa






Réquisition par la Marine


Un peu moins d’un mois avant le déclenchement de la seconde guerre mondiale, l’Enez Eussa est réquisitionné le 27 août 1939 pour le service de la Marine.

 

Au service des Allemands

 

L’occupant le récupère comme transport pour les mouvements de ses soldats entre Ouessant et le continent. L’Enez Eussa sous pavillon allemand, avec un équipage mixte, commandé par le capitaine Geffroy effectue le trajet deux fois par semaine, escorté par des chalutiers armés.

L’Enez-Eussa, sur lequel on a monté deux mitrailleuses est considéré par les Alliés comme un véritable navire de guerre. C’est ainsi que le 10 avril 1943, il est mitraillé devant Kermorvan, par l'aviation anglaise. Le capitaine Geffroy et un matelot sont blessés. Un soldat allemand est tué, deux autres sont blessés.

 

Témoignage :

Eugène Paugam, fils du garde-champêtre, se souvient de cette journée. « J'étais dans la classe de mademoiselle Gabillard, installée par suite de la réquisition de notre école, dans le jeu de boules couvert, derrière le café-alimentation Jourden.  La baraque était séparée en deux par de vieilles voiles de bateaux, d'un côté la salle de classe, de l'autre "le préau". Quand il faisait beau on pouvait passer la récréation dehors, dans la venelle menant de la rue Poncelin à la rue Kerdacon (Streat an ty Fourn). Ce jour-là, à la récréation de l'après-midi nous étions dehors quand soudain un bruit de moteur d'avion et des tirs de mitrailleuses venant de la direction de Sainte-Barbe se sont faits entendre. Aussitôt sorti de l'école, j'ai couru vers la pointe, et j'ai vu l'Enez mouillé à l'entrée du port. Les Allemands en avaient sorti les blessés et les amenaient à l'infirmerie qu'ils avaient installée dans une baraque à Ker an Aod. »

 

L’Enez est sabordé

 

Avant la capitulation des forces allemandes encerclées dans Brest en août/septembre 1944, leurs soldats sabordent un grand nombre de navires, tandis qu’une multitude d’autres sont détruits par les bombardements alliés.

 

Renflouement, réparations et retour au service des îles

 

Après la Libération, des sociétés de travaux maritimes s’acharnent pendant plusieurs années à localiser, renflouer les épaves qui encombrent le port et la rade de Brest. Certains bateaux pourront renaviguer, la plupart finiront à la découpe au «Trischler» pour la récupération des ferrailles.

 

L’Enez Eussa envoyé par le fond le 12 août 1944, est retrouvé coulé  par 7/8 mètres de fond  à l’entrée de l’Elorn, (rivière de Landerneau), vers le Passage de Plougastel. Renfloué et échoué provisoirement sur une grève en mai 1945, le vieux vapeur est ramené à Brest. Il passera 18 mois aux Chantiers Dubigeon  pour sa remise en état dont le coût est évalué à 2 400 000 francs (4 500 000 francs selon une autre source).

 

Le 8 novembre 1946, l’Enez reprend son service Brest-Le Conquet-Molène-Ouessant, toujours avec sa machine à vapeur qui consomme 5 tonnes de charbon par voyage.

 


L'Enez Eussa dans le port du Stiff















Une modernisation d’importance
.

Le 1er mai 1949, le Service Maritime Départemental arrête l’Enez pour l’équiper de deux moteurs diesels Baudouin de 300 cv et 6 cylindres. Ainsi propulsé à 11 nœuds au lieu de 9 (12/13 noeuds au lieu de 11, selon une autre source),  il continuera son service avec régulièrement des arrêts techniques pour le remplacement de tôles fatiguées.

                                                                                                                       
                                                                                                                               

Au Conquet vers 1950-55, embarquement des passagers par le canot à moteur. Les courriers des îles ne pourront accoster qu'à partir de 1970, allongement de la cale Sainte-Barbe.










L'Enez quittant Le Conquet pour Brest vers 1955



La fille d'un marin de l'Enez pose dans une baleinière du vapeur.















Un aller-retour en Angleterre


Fin 1955 ou début 1956, l’Enez Eussa quitte les eaux qui lui sont familières, pour une traversée de la Manche. A son bord, une commission d’experts qui se rend à Dartmouth, pour visiter un type de petit paquebot susceptible de succéder à l’Enez. Le bateau anglais ne fait pas l’affaire, l’Enez à nouveau « rafistolé » continue son service. Son ancienne soute à charbon est supprimée, ce qui augmente sérieusement le volume de sa cale à marchandises.


 






Une partie de l'équipage de l'Enez


















La fin d’une longue carrière

 

Enfin courant 1960, le remplaçant de l’Enez Eussa est mis en chantier aux Ateliers de la Perrière à Lorient. Lancé et baptisé le premier samedi de septembre 1960, le nouvel Enez Eussa a effectué son voyage inaugural le jeudi 16 février 1961 de Brest à Ouessant avec escale au Conquet et à Molène.

 








 
Le capitaine Le Bot qui commanda le premier Enez et continua sa carrière à la barre du second Enez Eussa.
Dessin de Jean Chièze pour les Cahiers de l'Iroise.













Autre photo d'équipage, à Brest















Anecdote : une assistance en mer.
La vedette des Phares et Balises La Helle qui ravitaillait le phare de Kéréon est tombée en panne de moteur le samedi matin 16 février 1957. Par chance l'équipage a pu mouiller une ancre qui a tenu. Averti par radiotéléphonie, le patron Le Bot de l' Enez-Eussa qui se trouvait en déchargement au Stiff, donne l'ordre d'appareiller aussitôt. Dans les brisants, l'équipage de l' Enez réussit à passer une remorque à la vedette et à la dégager dans des eaux plus calmes, puis la remorque casse deux fois. Le canot de sauvetage d'Ouessant , le Ville de Paris, lancé de son abri au Stiff arrive à temps pour récupérer La Helle. Ramenée à Brest, la vedette y sera réparée. (1 photo dans le journal Le Télégramme du lundi 18 et 2 photos le lendemain. 


pierres-noires-trebaol-3-001.jpg
Au centre la vedette La Helle des Phares et Balises, un jour de fête au Conquet









pharbal-la-helle.jpg
Autre photo de La Helle dans les années 50-55, accostée à un bateau de pêche au mouillage sous Saint-Christophe.












Le « vieil Enez » qui avait bouclé sa dernière traversée le 14 février 1961, a aussitôt été livré à la démolition.





L'Enez Eussa pavoisé, peut-être à l'occasion de son dernier voyage












Sources : Recherches personnelles, rôles de l'Inscription Maritime, articles de presse, article de Marc Escudié dans le Chasse-Marée. Photos cartes postales diverses et photos collection Y.L.

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commentaires

Jean michel Thevenin 15/01/2015 15:49

Bonjour,
Aprés lecture de votre historique sur le Celuta, je me permet de vous envoyer un rectificatif concernant ce bateau et lever la légende sur sa soit disant appartenance au roi Ferdinand de Bulgarie.
En effet après de multiple recherches j'ai réussit à reconstituer la carrière de ce bateau, qui me tient à cœur et dont je possède de nombreuses photos si cela vous intéresse.
Voir ci dessous le CV du Celuta.
Tenez moi au courant s'il vous plait de vos réflexions après lecture de ce qui suit.
Cordiales salutations

JM Thevenin





Le Celuta

Ce navire à vapeur doté d’une machine de 3 cylindres développant 63 chevaux, mesurait 39 mètres de long pour 6.30 mètres de large, il fut construit à Renfrew, Ecosse, au chantier Löbnitz en 1906,
pour le compte de la compagnie mexicaine de vapeurs, enregistré à Vera Cruz et destiné au transport de passager sous le nom de Beryl. En 1915 rebaptisé Yoskyl par son nouveau propriétaire la
compagnie anglo-mexicaine des pétroles, il est basé à Nassau aux Bahamas.
En 1917 il est racheté par le gouvernement français qui a besoin de petites unités pour la surveillance des côtes. Le navire est alors affecté à Brest dans la cinquième escadrille de patrouille du
port sous le nom de Coccinelle. En 1921 l’amirauté le vend à un armement Granvillais présidé par monsieur Aubry, la compagnie Transinsulaire de navigation qui l’affectera d’abord au transport de
passagers entre Granville et Chausey, sous un nouveau nom Celuta. Il pouvait transporter jusqu’à 350 passagers, mais sa grande taille l’empêche d’évoluer facilement dans le Sund de Chausey. Ne
faisant pas le plein de clients, après une saison, son propriétaire décide de l’affecter sur la ligne Granville Jersey et Guernesey. Le Celuta est finalement revendu en 1924 après la faillite de
l’armateur pour la somme de 90 000 Francs au département du Finistère qui l’arme à la liaison Brest Ouessant sous le nom d’Enez Eussa. (ile d’Ouessant en breton) En 1949 sa vieille machine à vapeur
sera remplacée par deux moteurs diesel Baudouin de 300 CV qui lui assureront une vitesse un peu supérieure. Il desservira la ligne pendant trente sept ans puisqu’il ne sera retiré du service qu’en
1961.
Plusieurs sources affirment que le Yoskyl fut construit comme yacht pour le tsar de Bulgarie et cédé à la France comme dommage de guerre en 1919. Informations, qui après recherches et recoupements
sur l’historique du bateau, se sont révélées fausses et fantaisistes. Il est toujours curieux et amusant de constater que souvent, certains navires sont dotés d’un historique en rapport avec leur
origine lointaine plus ou moins inconnue, qui les pares d’une aura flatteuse mais bien souvent inventée. Il est de toute façon aisé de voir que la physionomie du bâtiment n’a rien de celle d’un
yacht tel qu’on les construisait à l’époque.

Jean Pierre Berthelé 04/10/2012 02:21

Un grand merci à Jean Pierre Clochon pour ce superbe article plein de détails l'Enez Eussa I gravé dans la mémoire de ceux qui ont eu le privilège l'emprunter pour faire les "traversées" entre le
continent et Ouessant.
Que de souvenirs des vagues envahissant le pont avant lors de grosse mer et des craquement du bateau quand il remontait du creux des énormes vagues !!!
Un régal !!!!

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  • : Sujet : histoire locale du Conquet et histoire maritime d'un point de vue plus général. Mise en ligne de mes dossiers constitués à partir de recherches dans toutes sortes de documents et d'archives depuis 1970. Je demande seulement qu'en cas d'utilisation de tout ou partie d'un dossier, la source en soit citée, et que pour une utilisation commerciale j'en sois informé. JPC
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