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13 mai 2011 5 13 /05 /mai /2011 11:01

Dans le cadre de la guerre dite de la Ligue d’Augsburg

Un combat naval à la pointe de Kermorvan, en mai 1694

 

Cet évènement prend place pendant la guerre de la Ligue d’Augsburg, ou guerre de Neuf Ans  (1689-1697) qui opposa la France de Louis XIV,  alliée aux Turcs (empire Ottoman) et aux partisans irlandais et écossais de Jacques II,  à une coalition où l’on trouvait aux côtés du Saint-Empire Romain Germanique, l’Espagne, les Provinces-Unies, la Savoie, la Suède et bien entendu l’Angleterre de Guillaume III. Cette guerre, la France vaincue, aura son terme au traité de Ryswick en octobre 1697 ;

 

Un convoi s’organise

En ce début de 1694, les Anglais se font très menaçants. Brest n’est pas à l’abri d’une attaque par mer. Depuis le début de la guerre, Vauban s’attache à garnir les côtes de forts, redoutes, batteries, pour s’opposer à un débarquement éventuel de troupes ennemies.

A Brest l’intendant de la Marine, Hubert de Champy, seigneur Desclouzeaux est fort affairé à tenir les navires de Sa Majesté, en état de combattre, et à organiser les convois de navires transportant, armes, munitions, vivres et fournitures diverses entre les différents ports militaires de l’Atlantique et de la Manche.

Dans les premiers jours de mai, un convoi se rassemble à Brest. On y trouve des navires de Sa Majesté, transportant canons, mortiers et bombes pour Saint-Malo et la Normandie, et des barques de commerce chargées de marchandises diverses désirant profiter de l’escorte pour gagner leurs destinations.  Attendant des vents favorables, la flottille vient mouiller sur rade de Camaret. Elle se compose de plusieurs dizaines de navires de types et de tailles diverses, il y a là, quelques frégates légères, des corvettes, galiotes, flûtes, barques diverses et même une tartane.

Le convoi est aux ordres du sieur David, enseigne du port de Brest, embarqué sur le vaisseau Chasseur, commandé par le sieur Camet. Le Chasseur est un bâtiment de 379 tx, construit à Portsmouth en 1665, ayant navigué comme Constant-Warwick sous pavillon anglais, armé par 150 hommes et portant 40 canons. Il a été pris par les Français en juillet 1691. Converti en transport armé, il est chargé pour l’occasion de mortiers et de bombes. Son armement a été réduit à 18 canons et 6 pierriers. Son équipage se compose d’une cinquantaine d’hommes et sans doute une dizaine d’officiers.

David se rend à Saint-Malo prendre le commandement du Yack, une frégate légère de 16 canons.

 

L’intendant Desclouzeaux précise dans un courrier du 10 mai adressé à Pontchartrain, ministre de la Marine, qu’il a bien recommandé à David de faire bon quart, à cause des ennemis qui sont dans la Manche. En outre, les commandants transportant des munitions ont été pourvus de certificats leur ordonnant de mettre le feu à leurs navires et de les couler bas s’ils étaient en situation d’être pris par l’ennemi.

 

Appareillage de Camaret le lundi 18 mai 1694

Le bon vent de sud-sud-ouest au départ favorable à la petite flottille, faiblit et tombe quand les bâtiments arrivent par le travers de Portsall. Les bâtiments mouillent le 18 au soir. Le lendemain mardi, toujours calme plat, impossible de rallier L’Abervrac’h. Le mercredi 20, David donne l’ordre à la flottille de se laisser aller avec le courant et de rallier le mouillage des Blancs-Sablons, sous la protection des batteries de Kermorvan.

   

Retour aux Blancs-Sablons, attaque anglaise

La manœuvre s’exécute sans problèmes, mais le lendemain, jeudi 20, à la pointe du jour, les veilleurs de garde en haut des mâts, aperçoivent trois navires anglais : deux vaisseaux et un brûlot qui descendent le chenal du Four, vent et courant portants.

David donne aussitôt le signal d’appareillage, enjoignant aux capitaines de rentrer au Conquet ou de mouiller à proximité. Lui-même avec le Chasseur assisté d’un bâtiment dunkerquois de vingt canons, commandé par un nommé Baset,  tente de se mettre en travers des Anglais pour protéger la retraite du convoi.

Les Anglais entraînés par le courant viennent s’emmêler dans la flottille en manœuvre et s’emparent sans difficultés d’une flûte et d’une barque chargée de sel. David ordonne aux deux corvettes d’entrer dans Le Conquet, à la tartane Petit Saint-Laurent et à la galiote Catherine chargée de canons et de 800 bombes d’aller s’échouer au plus haut et de se saborder.

 

Le combat naval

Le Chasseur offre alors aux Anglais un combat d’arrière-garde avec son artillerie,  aidé par les batteries des Blancs-Sablons et de l’île de Kermorvan qui tirent sur les vaisseaux anglais nombre de coups de canon. Il soutient au mouillage le duel avec l’ennemi pendant cinq longues heures. Puis dans l’impossibilité de doubler, faute de vent, la pointe du Conquet et sur le point d’être pris, il file son câble par le bout et se fait remorquer par sa chaloupe le plus à terre possible puis il saborde son navire et y met le feu. Il y eut quelques gens tués ou blessés.

  Les Anglais se désintéressent alors de l’épave et se lancent à la poursuite du convoi. Mais ils ont trop tardé et lorsqu’ils sont sur le point de le rejoindre, les barques Petit Saint-Laurent (qui finalement ne s’est pas échouée) et Portefaix, les corvettes l’Ecureuil et la Flessingoise (qui ne sont pas entrées au Conquet) et cinq autres petits bâtiments sont déjà sous la protection du fort de Bertheaume. Le  sieur Desmons, sous-lieutenant d’artillerie lance sur les Anglais 7 bombes. L’une crève en l’air et les morceaux tombent près du premier vaisseau. A la deuxième ou troisième bombe, le bâtiment vire de bord et s’éloigne vent arrière donnant le signal aux deux autres de le suivre. Les trois navires anglais regagnent la haute mer par l’Iroise.

 

Sauvetage d’artillerie et de munitions du Chasseur, renflouement de la Catherine

Dès le lendemain, l’intendant envoie sur place un lieutenant de port, le sieur de Kerguelen pour décider des mesures à prendre concernant l’épave du Chasseur et la Catherine (sabordée mais intacte).  Pendant ce temps, David est arrivé à Brest faire son rapport à Desclouzeaux. L’intendant est très élogieux envers son enseigne : « Tous les gens qui sont revenus de cette flotte, sont très satisfaits du sieur David qui s’est comporté en cette occasion avec valeur et conduite. Il a perdu toutes ses hardes (vêtements), linge, vivres, et généralement tout ce qu’il avait embarqué et même l’ordre du roi pour le commandement du Yack. Le capitaine Camet (ou Canet ?) qui commandait le Chasseur, a eu le même sort. Il a aussi bien fait son devoir en cette occasion. Le sieur David en est très content. »

 

Les jours suivants et particulièrement pendant la grande marée, monsieur de Langeron, messieurs Herpin, David et de Kerguelen font travailler au débarquement de l’artillerie et des bombes du Chasseur dont on a tiré la carcasse soulevée par des futailles, vers une petite baie (Pors-Pabu ?) pour œuvrer plus à l’aise.

La Catherine progressivement vidée de ses canons et bombes, est renflouée, puis ramenée à Brest pour les travaux nécessaires, avant de reprendre rapidement du service.

La récupération de l’artillerie par des ouvriers de port et des matelots qui ont travaillé jours et nuits, s’est faite sous l’autorité du sieur Delafosse, maître-canonnier du port de Brest.

 

Pendant ce temps l’intendant Desclouzeaux a reconstitué un convoi de munitions pour Saint-Malo et Le Havre. Il quitte Brest dans les derniers jours de mai, escorté par la petite frégate l’Ecureuil. A son bord le chef de la flottille, l’enseigne de port David. Ce convoi ira à destination sans problèmes.

 

 J'ai rédigé, il y a plusieurs années ce qui précède, à partir de courriers des registres 1E466/67, archives de la Marine à Brest, « Lettres de Desclouzeaux à la Cour, à monseigneur de Pontchartrain ».

 

Voici deux autres versions françaises, extraites de:

 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1236193/f240

REVUE MILITAIRE  REDIGEE A L ETAT-MAJOR DE L’ARMEE P.97

 

 Courrier du commissaire Bouridal à monsieur de Barbezieux

 Brest le 21 mai 1694

 Monseigneur,  les bâtiments sur lesquels monsieur Desclouzeaux, intendant de la marine, avait embarqué les canons, mortiers et autres munitions pour Saint-Malo, Granville, La Hougue et Le Havre, ayant trouvé le vent contraire pour entrer dans la Manche, furent obligés de relâcher avant-hier au Conquet où ils mouillèrent.

Hier matin, trois vaisseaux ennemis de 70, 50 et 29 canons entrèrent par le Four avec pavillon français, faisant mine d’aller à Brest. Le commandant du convoi envoya les reconnaître par une corvette qui leur fit le signal qu’ils étaient ennemis. Aussitôt tous les bâtiments coupèrent leurs câbles et mirent à la voile pour se retirer du côté de Brest. Mais les vaisseaux ennemis ne leur en donnèrent pas le temps et obligèrent les plus petits d’entrer dans Le Conquet et les autres de s’échouer ; le commandant du convoi, qui était une flûte armée en guerre, ayant voulu faire l’arrière-garde, fut obligé de s’échouer et de se mouiller (se couler). Les ennemis canonnèrent pendant quelques temps les batteries de la pointe du Conquet, et il y eut quelques matelots qui s’y étaient jetés, qui y furent blessés, et ils ne firent dans leur capture que deux bâtiments chargés de fers. (1)

Cette perte ne serait pas considérable sans le retardement que cela apporte au transport des munitions dans les places que je vous ai ci-devant marqué, puisqu’il faudra relever ces bâtiments qui s’étaient échoués et emplis d’eau, aussi bien que la carcasse de la flûte qui s’est brûlée, dans laquelle on avait mis cinq des canons. L’on me mande du Conquet que tous les capitaines gardes-côtes se sont portés avec beaucoup de diligence dans leurs postes, où ils ont été suivis de quantité de paysans, qui y ont passé toute la nuit, jusqu’à ce qu’ils ont vu les vaisseaux s’éloigner.

                                                             Signé    Bouridal

 

Ndlr, Bouridal, directeur des fortifications, commissaire des guerres à Brest

Ndlr, Barbezieux, Louis François Le Tellier, marquis de Louvois, secrétaire d’Etat à la guerre

 

(1)   Récit de monsieur de Quincy dans son Histoire de Louis le Grand, t3, p77.

La flotte des ennemis, qu’ils avaient dessein d’envoyer dans la Méditerranée, commença à s’assembler à Sainte-Hélène* ; le 27 avril le comte de Damby partit de Plymouth avec six gros vaisseaux anglais et s’y rendit ; il fut suivi du chevalier Rooke avec trente-sept vaisseaux.

-Le 3 mai, il y arriva dix-huit vaisseaux de guerre hollandais, qui furent suivis quelques jours après du reste. Sitôt qu’on en fut averti en Angleterre, le lord Russel, qui devait commander en chef, partit pour s’y rendre. Il mit à la voile le 12 de mai, avec une partie de la flotte anglaise et hollandaise ; mais il fut obligé de relâcher à cause du mauvais temps, à Sainte-Hélène d’où il partit, le 15, prenant la route de l’Ouest. Il avait dessein d’aller à la hauteur de Brest, pour y combattre l’escadre du comte de Chateaurenault et l’empêcher d’aller joindre le maréchal de Tourville en Méditerranée. Mais ayant appris qu’il en était parti, il entreprit de détruire une flotte française, chargée de grains, de vins et d’eau de vie qui était à la rade de Bertheaume. De cinquante-cinq vaisseaux, les ennemis en coulèrent à fond, ou en obligèrent d’échouer vingt-cinq.

(Ndlr) *St. Helen’s road, Portsmouth.

 Comme on peut le remarquer ces deux versions comportent des variantes et des inexactitudes.

 

Une relation anglaise :  

Je dois à un courrier de  Pierre-Yves Decosse, que je remercie.  http://histoiremaritimebretagnenord.jimdo.com/sur-le-pont/

la piste de cette carte accessible par Internet dans les archives du British Museum

 

Une version anglaise illustrée au British Museum

 AFFAIRE-CHASSEUR-BRITISH-MUSEUM.jpg

 Croquis dressé par le capitaine Pickard, relatant l'affaire de la bataille navale du Conquet.

"A prospect of white Bay and Conquet Road sent by capt. Pickard, in which. places the French fleet of merchant ships, consisting of 52 sails with the Jersey Comodore of 52 guns, and 5 small frigotts from 16 to 10 guns, 35 of which were forced ashore amongst the rocks, and there burnt and staved in pieces, by their Ma(jes)ties shipps the Monmouth and Resolution, being detached from the Grand Fleet by Admiral Russell of which number, 4 was laden with bombs, guns, and mortars, and the rest with salt, wine, brandy and naval stores. On the 10th May 1694, and at the same time the Monmouth brought of a pinck and a flyboat laden with salt".

 Traduction : Une vue de la baie des Blancs-Sablons et de la rade du Conquet, envoyée par le capitaine Pickard dans laquelle il place une flotte française de navires marchands, consistant en 52 voiles, avec le Jersey Comodore de 52 canons, et 5 petites frégates de 16 à 10 canons. 35 navires furent contraints, par les vaisseaux de leurs Majestés, Monmouth et Résolution,  à s’échouer dans les rochers et là brûlèrent et furent disloqués. Parmi ces bateaux, 4 étaient chargés de bombes, canons et mortiers, les autres de sel, vin, eau de vie, et de fournitures pour la marine.  Le Monmouth et le Résolution étaient détachés de la Grande Flotte de l’amiral Russell. Selon Pickard, l’action s’est déroulée le 10 mai 1694. Le même jour, le Monmouth a chassé et capturé une pinque (bâtiment de charge gréé à voiles latines) et une barque chargée de sel.

Ndlr -A cette époque l’Angleterre est toujours sous le «calendrier Julien » et le sera jusqu'en 1752, tandis que la France est passée au « calendrier Grégorien » depuis décembre 1582, d’où un décalage de dix jours.

J'ai décomposé le croquis original en tableaux pour la compréhension de l'affaire.

-1A--baie-bs.jpg

8 et 9, vaisseaux anglais. 6, brûlot anglais, ils poussent le convoi à la côte. 

7, vaisseau du convoi : le Chasseur, appelé par Pickard Jersey Comodore  

1-2-3-4-5 Batteries

 2-entree-ct.jpg

5, batterie de Kermorvan.   12, rade et ville du Conquet, une partie du convoi entre dans la ria. 

  3-stmat-bertheaume.jpg

 

14-15-16, chasse et prise de la pinque par le Monmouth selon Pickard 

13, abbaye et batterie de Saint-Mathieu 

17, château de Bertheaume 

 

-Pickard était-il témoin direct? Sans doute ! S’il nomme Jersey Comodore le Chasseur c’est qu’il y a reconnu un ex-vaisseau anglais, mais se trompe sur le nom et lui attribue une puissance de feu bien supérieure à la réalité.

  resolution in a gale[1]

  Le vaisseau anglais Resolution dans la tempête. Par Willem van de Velde, the younger. 1678.

(Source Wikipedia Internet).

 

Quelques semaines plus tard, mi-juin 1694, une flotte anglaise, détachée de l'escadre de Russel est venue attaquer Camaret, le dispositif de défense des abords du Goulet de Brest, mis en place par Vauban a transformé l'agression anglaise en déroute.

  Fin provisoire de l'article, JPC 13 mai 2011

 

                                                 

 

 

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