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4 octobre 2009 7 04 /10 /octobre /2009 18:03

LA PÊCHE PENDANT LES ANNEES D'OCCUPATION
                                   1940-44

 

Fin 1939, on recense au Conquet une gabare le Paul-Georges appartenant à Prosper Gouachet de Plougonvelin, 32 bateaux de pêche allant du canot Normandie jaugeant moins de un tonneau à Victor Riou, au langoustier Rose du Carmel, de Théophile Bernugat. L’essentiel de la flottille se tenant entre 1 et 5 tonneaux.

 

L’entrée des Allemands au Conquet le 19 juin 1940 arrête toute activité maritime locale pour quelques temps.

 

L’opération « Otarie » : En continuité de l’invasion de la France, Hitler voulait vaincre les Anglais sur leur territoire, en faisant traverser la Manche à ses troupes. François Le Bris, m’a dit un jour : « lorsque les Allemands sont arrivés au Conquet, ils ne pensaient pas que l’Angleterre allait tenir longtemps et quand on les promenait dans le port, (ils avaient de l’argent pour payer), certains montraient Béniguet en demandant : « c’est l’Angleterre ? ».

 

Les Allemands ont alors lancé une vaste réquisition d’embarcations de toutes sortes. La revue « Historia » précise 1 722 chalands, 1 161 navires à moteurs, 475 remorqueurs, 155 grands transports. Entre juillet et octobre 1940, la rade du Conquet a été encombrée de flottilles hétéroclites. Les soldats allemands la plupart du temps incompétents, essayaient de piloter ces navires, s’abordant les uns les autres et provoquant de multiples avaries. Un coup de vent de suroit n’a pas arrangé les choses. D’autre part des pinasses de Guilvinec avaient été équipées de petits canons, mais trop forts pour ces bateaux légers. A chaque tir d’entraînement les lisses ou les pavois cassaient.

 

Témoignage de Louis Marec (15 ans) « Il y avait là des bateaux douarnenistes, des Camarétois, des Molénais, dont celui de Cariou qui a été perdu sur Béniguet. Son moteur a été récupéré et ramené au Conquet. Témoignage de Jean Marie Le Bris : « je me souviens d’un chalutier de Boulogne-sur-Mer arrivé avec patron et équipage et qui a été désarmé au Croaé. Un jour le moteur a été vendu, c’était un DB2 récent fonctionnant au gasoil. Un mécanicien de Lampaul nommé Malherbe. l’a remis en état pour une gabare de Lampaul. Le bateau a ensuite été abandonné dans les « Glazennou », à l’est de Coz-Castel, on en voit encore un bout de la mèche du gouvernail (2009).

 

Quelques bateaux du Conquet, motorisés, ont aussi été réquisitionnés ainsi on lit sur son rôle : Jeanne D’arc, B5284, sloup construit à Camaret en 1930, 9,57 tonneaux, moteur Couach 12/14, à Louis Le Goaster. Réquisitionné par les Allemands le 8 août 1940, perdu par eux et abandonné à la côte près de Camaret. Extinction du rôle le 5 novembre 1940.

 

 

Une note sans détail dans un cahier de la Mairie : 22 août 1940, réquisition du Rouanez-Breiz-Izel patron Quéméneur pour aller envoyer à Landévennec les patrons du Dom Michel et du Janua Caeli. Il s’agissait sans doute d’aller récupérer ces bateaux rendus à leurs propriétaires.

 

Toujours dans le cadre de l’opération « Otarie », les Allemands se sont entraînés à des exercices de débarquement à Béniguet, mais aussi dans le port du Conquet. Mon père dit encore François Le Bris, a été parfois requis pour transporter des soldats de la grande cale du Drellac’h à la cale des « pigouilles » pour des exercices de débarquement. Une fois les Allemands ont voulu prendre l’Asta-Buen pour aller à Ouessant, mais ils n’ont pas pu mettre le moteur en route, puisque la magnéto était tous les jours démontée et mise à la maison sur un morceau de liège à côté du fourneau, pour qu’elle ne soit pas dégradée par l’humidité à bord. Les soldats sont partis en dérive dans le port avec le bateau qui avait son vivier plein, (plus personne n’achetait la pêche). Finalement mon père a pu récupérer son bateau sans avaries.

 

 Jean Simier, cultivateur à Béniguet, décrit dans ses souvenirs un exercice de débarquement sur l’île. Après un pilonnage au canon, 3 000 hommes de troupe ont donné un assaut contre un ennemi fictif. Les bâtiments de la ferme n’ont pas été touchés mais les abris de goémoniers ont été renversés par les obus, tandis que les champs de seigle et de pommes de terre étaient piétinés par les soldats.

 

Dès que les Allemands renoncent à l'invasion de l'Angleterre, la pêche côtière redevient possible avec certains handicaps et certaines contraintes :      

 

Le peu d'essence attribuée mensuellement ne permet pas faire beaucoup de route, et comme pour réparer les voiles usées ou déchirées, la toile devient rapidement introuvable, le pêcheur ne peut pas s'éloigner beaucoup du port... Jean Marie Le Bris : « tous les moteurs des Molénais étaient stockés dans l’ancien abri du canot de sauvetage (actuelle maison de la Coopérative. C’étaient des 10/12 Baudouin, ils avaient des étiquettes avec le nom de leur propriétaire. Les Conquétois avaient pu garder leurs moteurs mais ne pouvaient obtenir que quelques litres d’essence par mois. On utilisait le moteur seulement pour passer les courants trop forts, puis les voiles ont commencé à pourrir par le bas, alors on a pris un ris, puis deux. On n’avait pas de chaînes non plus pour amarrer les bateaux, par contre de goudron pour coaltarer les coques on n’a pas manqué. Les Allemands camouflaient les blockhaus avec, ils peignaient même les cailloux autour. »

 

 

Tous les patrons ont alors un cahier qu'il faut faire viser par les douaniers allemands à la cale du canot de sauvetage. Le factionnaire vérifie que l’équipage est le même à l’aller qu’au retour, et qu’il n’y a pas de pigeons voyageurs cachés à bord.

 

La surveillance en mer est faite par une vedette des douanes allemande, ancienne pinasse d'Arcachon. Elle ne rentre au port qu'après les derniers bateaux et parfois elle remorque les retardataires. Le même équipage est resté toute la durée de la guerre en poste au Conquet.

 

Chaque bateau doit arborer un petit guidon jaune cousu à la voile et bien visible : Yves et François Le Bris témoignent « un jour, ils sont avec leur père à bord du bateau familial l'Asta Buen. En passant St Mathieu un allemand sur la côte les interpelle et leur fait signe d'accoster... Mettre bout à terre à Saint-Mathieu impossible... l'Asta Buen se rapproche cependant, l'Allemand fait comprendre à l'équipage que le guidon jaune n'est pas visible et qu'il faut le mettre clair. Le retour au Conquet est sinistre, le père Le Bris est persuadé qu'il va être arrêté dès l'accostage, sanctionné et peut-être même emprisonné. En fait aucun comité d'accueil n'attend l'Asta-Buen, l'incident n'a pas de suite... »

 

La flottille conquétoise pêche principalement au casier,  l'osier est comme avant-guerre, coupé sur les talus des Blancs-Sablons et dans la campagne autour du Conquet. Les casiers sont confectionnés par les pêcheurs. Les espèces capturées sont : rougets, vieilles, tacauds, raies, chiens, roussettes, congres.... et crustacés : homards, langoustes, araignées, tourteaux. La pêche à la ligne apporte bars, lieus, maquereaux...

 

LISTE DES BATEAUX ARMES A LA PÊCHE  AU CONQUET EN JANVIER 1941

 

Anne Louise              Le Goaster                             

Bidouric                    Pennec

Janua Caeli               Guillimin

Fleur des Iles            Le Roux

Tzigane                     Le Bris Gabriel

Fleur des Algues       Bernugat J.

Reder Mor               Appriou

Reine des Flots         Balcon

Cormoran                 Peres

Cigale                       Cuillandre

Jeanne Madeleine      Falhun

Rose du Carmel        Bernugat

Mon Rêve                Gendrot

Le Juif Errant            Botquelen

Marsouin                  Cuillandre

Alfred                       Le Gall

Normandie                Riou

Asta Buan                 Le Bris

Marguerite                Guena

Zita                            Podeur

Yvonne et Jean          Le Goaster

Madeleine                  Menguy

6 Amis                       Copy                                           

Rouanez Breiz Izel     Quéméneur  
                                                                                          Reine des Flots à Balcon François Marie



Rouanez-Breiz-izel
Construit en 1930 à Carantec pour Quéméneur Yves (né à Plouarzel), vendu en 1949 à un autre Yves Quéméneur (son fils?) pour 30 000 Francs.
Photo carte postale Yvon vers 1950.
    
       






Petite Soeur Thérèse  Menguy                             

Nd de la Vallée          Lhostis

Jean Claude               Tanguy

Reine des Anges         Lucas

Ste Marie                   Minguy

Dom Michel               Le Bris

Berceau du Marin       Lucas

Ste Anne                    Abily

 

 

 

6 Amis, bateau à Ambroise Copy. 4,90tx, moteur 5/7 Couach, construit à Camaret et baptisé au Conquet le 21 juillet 1921 à l'issue de la grand-messe.  Désarmé et démoli en mars 1946.










15 janvier 1941, une sanction heureusement vite levée :

 

 Interdiction de la pêche en mer dans le Finistère

 

La raison donnée par les autorités allemandes ? est que des pêcheurs ont fait passer avec leurs bateaux des gens en Angleterre.     Mais     comme   on   peut   le  lire dans   l'article  du   journal "La Dépêche" une dizaine de jours plus tard, la mesure est rapportée et la pêche côtière est à nouveau autorisée dans les conditions fixées fin août 1940.

 

 





Ecoulement de la pêche :

 

Le produit de la pêche sert en partie à la consommation locale et brestoise, les mareyeurs du Conquet achètent surtout les poissons. Les espèces nobles : homards et langoustes sont stockées en viviers, des mareyeurs de Labervrac'h, Roscoff ou Loguivy (Trois établissements tenus par Ouhlen), viennent régulièrement enlever la marchandise pour le marché parisien.

 

Fin 1942, l'augmentation de la flottille :

 

Le sabordage de la flotte à Toulon rend à la vie civile un certain nombre de Conquétois, marins de l’Etat, qui ne cherchent pas à rejoindre la France Libre, mais rentrent au Conquet où ils n’ont d’autre recours pour gagner leur vie, que d’acquérir un bateau et l'armer à la pêche. Inutile de penser à trouver une place de matelot, les patrons n'ont pas les moyens financiers pour augmenter leurs équipages. Les bateaux d'occasion se trouvent semble-t-il facilement, puisqu'au premier janvier 1943, la flottille de pêche du Conquet compte 45 unités. (Chiffre jamais atteint depuis)

 



Dom Michel, Br4875, construit au Conquet en 1927. 7,46tx, pour François Le Bris, vendu en 1945 à Emile Le Bris, puis à Léon Lucas, et en 1952 à un Kervella de Plougastel.
Moteur à l'origine 5 cv, puis 10 cv ensuite.



















Réquisitions de main d’œuvre :

Comme tous les hommes valides de la commune, les pêcheurs étaient soumis au régime du volontariat pour les travaux du mur de l’Atlantique ou des  réquisitions.

Exemples :

La Kommandantur demande des hommes pour les travaux de terrassement. 6 heures par jour, salaire 7,60 francs de l’heure, une soupe à midi. Se présenter le 1er décembre 1943 à 8 heures à la StandortKommandantur (Beauséjour).

 

24 mai 1944, demain matin à 8 heures, rassemblement de tous les hommes requis pour le travail, pêcheurs compris, à Beauséjour.

 

2 juin 1944, les pêcheurs sont avisés qu’ils devront par ordre des autorités allemandes se rendre au travail les jours suivants : lundi, mercredi, vendredi de chaque semaine. Ces jours-là, aucun bateau ne devra aller en mer. Les troupes de la côte ont reçu l’ordre de mitrailler les bateaux qui tenteraient de sortir.

Etc…

 

JUIN-JUILLET 1944

Le 5 juin 1944 est le dernier jour où les pêcheurs sont allés en mer. 27 bateaux ont livré homards (environ 170 kilos) et araignées (1370 kilos), La Cigale a Cuillandre 12 kilos de lieus, la Mouette à J.F Lucas, 4 kilos de lieus, la Madeleine à F Menguy 3 kilos de lieus et le Juif Errant à Botquelen 11 kilos de bars.

A propos du Juif Errant, c'était un petit bateau construit à Plouguerneau en 1932, équipé d'un moteur Aster 6/7 cv, puis d'un Bolinders de même puissance, qu'il fallait faire chauffer à la lampe à souder avant de le démarrer. Le patron en était Yves Botquelen de Tréglonou, il faisait la pêche à la senne aux mulets près de Béniguet, dont à l'occasion il assurait le ravitaillement, On m'a rapporté que "Jakig Tréglonou", le "fameux" recteur de la paroisse du même nom l'appelait "Bag an Diaoul", le bateau du diable parce qu'il n'avait pas été baptisé. On peut aussi s'étonner que sous l'occupation nazie, l'embarcation ait gardé son nom de "Juif Errant". En 1946 le bateau a été vendu à François Corre de l'Hôpital-Camfrout.


A partir du 6 juin (débarquement en Normandie), toutes les sorties ont été interdites.

Le 13 juin, 10 patrons qui avaient leurs matériels en mer ont été autorisés à aller les ramasser.

Le 22 juin, ordre de la Kommandantur d'amarrer les bateaux à la digue (Saint-Christophe). Un certain monsieur Rolland obtient qu'ils restent sur leurs corps-morts.

Le 29 juillet, Henri Abily (Sainte-Anne) est requis pour aller en mer, pêcher pour le ravitaillement des autorités d'occupation.

 

AOUT 1944:

 

La destruction de quelques bateaux de pêche et des quais et cales... 

 

Depuis quelques temps déjà, les Allemands imposaient chaque soir la réquisition d'une charrette et d'un cheval qui devait stationner dans la cour de la Gast (maison De Blois) au-dessus du port. Cette charrette devait recevoir en cas de besoin, un chargement  de tubes métalliques remplis d'explosifs, pour dynamiter des cibles déterminées à l'avance. 

 

Le 7 août au matin, Les Allemands préviennent la municipalité :  Kommandantur.. le commandant du Conquet avertit la population de conserver son calme et l'ordre. Au cas contraire, toutes les armes disponibles seront prises pour le tir de la ville du Conquet, sans tenir compte des pertes. Et au crayon noir en marge.. Par ordre de la Gast, prière d'évacuer immédiatement Le Conquet à 1 km  pour l'explosion des mines qui se trouvent sur le quai.

 

 Les soldats procèdent alors à la mise à feu des mines placées dans les digues, cales, quais, puis à marée basse ils vont placer un tube d'explosif dans chaque bateau de pêche ou goémonier.....  Plusieurs navires sont  gravement avariés : des goémoniers,  mais aussi la Sainte-Marie à Henri Minguy, étrave arrachée, l'Anne-Louise à Louis Goaster. l'Auguste à Louis Lucas, incendié. D’autres ont été épargnés, parce que l'explosion de tubes non fixés, n'a causé que des dégâts minimes, ou parce que les mèches se sont éteintes (bateau de Falhun), ou encore parce que la marée montant, les Allemands n'ont pas voulu remplir leurs bottes pour atteindre certains bateaux comme le Petit-Jean de Gabriel Le Bris.

 


La Sainte-Marie, , construite à Roscoff en 1928, pour Paul Le Boïté, acquise en 1936 par Henri Minguy.
Bateau désarmé et démoli en 1959.
Photo collection Burdin










Certains patrons comme Yves Le Bris, craignant une récidive des Allemands contre les navires intacts préfèrent remonter  leurs bateaux au Croaé où ils les sabordent volontairement  en déclouant une planche de bordé de fond.

 

Bilan des dégâts portuaires: digue Sainte-Barbe, deux brèches; maison-abri du canot de sauvetage entièrement soufflée, en s'effondrant elle a écrasé le canot Nalie Leon Drouin qui s'y trouvait toujours; môle Saint-Christophe, une grande brèche près de l'enracinement; cales du Drellac'h réduites à l'état de tas de cailloux. 

Le quai du Drellac'h, cales détruites.



















L'abri du canot de sauvetage écroulé sur le "Nalie-Léon-Drouin".

















Le 30 août, la Cigale, le Jean-Emile et l'Hélène sont canonnés (sur leurs mouillages)

Le 10 septembre 1944, les derniers Allemands du secteur se rendent, Le Conquet est libéré. Les pêcheurs  vont retourner en mer.

Le mercredi 13 septembre, Le Boîté est le premier à sortir en pêche, ce jour-là la Yolande ramène 12 kilos de mulets, 10 kilos de rougets, 6 kilos de vieilles, 4 kilos de lieus et 8 kilos de raies, (pêche aux filets). Le lendemain Léon Lucas (Margueritte) et Jean Goaster (Mon Rêve) reprennent leurs activités.

D'autres suivront, mais seulement une dizaine de patrons va continuer la pêche l'hiver 1944-45. Il est probable que les marins de l'Etat qui s'étaient mis à la pêche pour le temps de la guerre, ont rejoint leurs quartiers.

A noter que le 15 septembre, les Molénais dont les moteurs et les voiles étaient consignés au Conquet sont venus les récupérer.






Fleur des Iles, dernier "Kerhorre" à fréquenter Le Conquet. Patron Pierre Leroux.












A SUIVRE JPC/ Octobre  2009, (d'après une enquête effectuée en 1985-89).








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