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10 février 2009 2 10 /02 /février /2009 14:44

UNE AFFAIRE D’ASSASSINAT AU CONQUET

 

En 1979, je posais dans le bulletin communal du Conquet, à la suite de ma petite chronique historique, une question aux lecteurs. « Quelqu’un sait-t-il pourquoi un nommé « Goulven Helegoen* » du Conquet a été condamné à mort et exécuté en 1859 ? »

 

Cette curiosité me venait d’un feuillet trouvé dans des papiers d’archives municipales. Daté du 18 juin 1859, il portait l’en-tête de l’Administration de l’Enregistrement et des Domaines, bureau de  Saint-Renan et était adressé au maire du Conquet. On y lisait  … « [concernant] Goulven Helegoen, condamné à la peine de mort, quels sont ses héritiers, en quelle situation est leur fortune personnelle ? ».

 

La question est restée sans réponse pendant plusieurs années, quand la lecture du journal « L’Océan » de 1858 m’a éclairé sur le sinistre fait divers. Voici donc l’histoire telle que j’ai pu alors la reconstituer :

 

Du soc de la charrue au couteau de la guillotine

 

Le 6 décembre 1858, triste lundi matin froid et humide, Guillaume Kerlédan agriculteur à Plougonvelin, emprunte avec sa charrette un petit chemin creux près du hameau de Trémeur pour se rendre aux champs. La voie est étroite, boueuse,  le cheval peine à tirer l’attelage, quand soudain Kerlédan l’arrête. Ce n’est pas une ornière plus profonde qui  motive son geste mais la présence d’une masse sombre à même le sol, à l’ouverture d’un champ. En maugréant, et inquiet en même temps, Kerlédan met pied à terre et s’approche prudemment de « la chose ». Bientôt ses cris alertent quelques paysans déjà au travail dans les champs voisins. Un petit groupe d’hommes et de femmes entoure ce qui s’avère être le cadavre ensanglanté d’un homme manifestement assassiné. Un badaud plus courageux que les autres retourne le corps qui porte une vilaine plaie à la nuque. Tous reconnaissent « Locrouan » surnom de Jacques François Thomas, journalier agricole et à l’occasion marchand de cochons.

Quelqu’un court jusqu’au bourg prévenir et chercher de l’aide. Le docteur Leseleuc arrive sur les lieux quelques temps plus tard et note dans son rapport que « le dénommé Thomas a été frappé par derrière à l’aide d’un objet pointu comme un coin en fer, la violence du coup a été telle que le crâne s’est brisé en de nombreux fragments, plusieurs esquilles s’en sont détachées ».

 

L’enquête des gendarmes démontre que Thomas n’était pas connu pour avoir des ennemis, une vengeance est écartée comme mobile possible. Par contre tout le monde savait qu’il avait l’habitude de garder sur lui ses économies. Thomas devait payer vers la mi-décembre, les deux-tiers d’une maison dont il faisait l’achat. On pouvait donc penser qu’il avait dans ses poches les 600 francs du futur règlement. La fouille des vêtements du mort n’ayant pas livré le moindre centime, les gendarmes concluent que le vol a motivé le crime.

 

L’enquête s’oriente dans ce sens, un témoin livre un détail important. Le témoin c’est Etienne, un gamin de sept ans, fils de Jacques François Thomas, qui vivait seul avec son père dans une petite maison de la rue « Marie Lagadec » au Conquet. L’enfant rapporte qu’il a été réveillé dimanche matin,  bien avant l’aube, par des coups frappés à la porte. Il a entendu son père se lever, puis parler à un certain Goulven, s’habiller et quitter la maison avec ce visiteur matinal. Depuis le gamin ne l’a pas revu. Goulven… Goulven… le bruit court vite, on murmure, on chuchote, on se rappelle d’une histoire vieille de quatre ans, quand Goulven Hélégoët avait forcé la porte d’entrée de la maison de Marie-Jeanne Le Cloâtre, puis les battants de son armoire pour lui voler ses économies. Et puis les langues se délient, d’aucuns vont raconter aux gendarmes que Thomas et Hélégoët se fréquentaient pas mal ces derniers temps, certains « savaient » que  Locrouan avait demandé à son compère de lui avancer les 300 francs qui lui manquaient  pour  l’achat de la maison, révélant par là qu’il possédait le principal de la somme.

 

Sans preuves, mais accréditant ces rumeurs, les gendarmes arrêtent Goulven Hélégoët. Celui-ci niant farouchement toute participation au crime, c’est sur sa femme que s’acharne le juge de paix de Saint-Renan. Accusée de complicité, menacée de prison ou pire, Marie-Anne Le Bihan ne résiste pas longtemps. Elle avoue que son mari lui a raconté avoir commis le meurtre, que l’argent est dans un sabot caché dans leur grange et qu’il a emporté le cadavre au loin avec sa charrette. Goulven Hélégoët, confondu par la dénonciation, innocente son épouse qui est aussitôt relâchée et raconte sa première version des faits :

« Le dimanche 5 décembre, je me suis levé vers 3 heures du matin et je me suis rendu chez Thomas. A 4 heures nous sommes partis pour chercher des porcs à Plougonvelin. Arrivés près du village de Trémeur nous avons dû passer dans un champ pour éviter la boue dont le chemin était rempli. Lorsque Thomas escalada le fossé, je lui assenai un vigoureux coup de bâton sur la tête qui le renversa, puis je le frappai de deux autres coups lorsqu’il fut à terre. Pensant qu’il était mort, je lui ai pris son argent que je suis venu cacher chez moi ».

 

Cette déposition ne satisfait pas le juge de paix car le rapport du docteur mentionnait qu’autour du cadavre la terre n’était ni éboulée, ni remuée ou piétinée et que les vêtements du défunt n’étaient pas en désordre. Le docteur mis au courant de la déclaration d’Hélégoët certifie alors que « trois coups de bâton, même vigoureusement assénés ne pouvaient pas casser une boîte crânienne d’une aussi horrible façon »

 

A nouveau interrogé, sans doute au tribunal correctionnel à Brest,  Goulven Hélégoët  livre alors la vérité : « sur sa demande, j’avais promis à Thomas de lui prêter 300 francs que je tenais cachés dans une grange à Kermergant, nous pouvions, s’il le voulait,  passer les prendre en allant à Plougonvelin. Sans se méfier Thomas est entré avant moi dans le pen-ty ». La suite est horrible, digne d’un film d’épouvante : Hélégoët a ramassé sur le sol un soc de charrue et maniant avec une violence inouïe cette arme peu commune, il a fracassé le crâne de son comparse. Puis après l’avoir délesté de ses 600 francs, il l’a transporté avec sa charrette dans le chemin de Trémeur où il a été découvert par Kerlédan.

 

Le procès d’assises se tint à Quimper en avril 1859. Sans hésiter, les jurés réclamèrent la tête du prévenu. Hélégoët qui n’avait plus dit mot depuis ses aveux, semblait indifférent à tout le tapage fait autour de sa personne. Il ne réagit pas plus quand le président du tribunal énonça la sentence de mort. Le samedi 4 juin 1859, à six heures du matin, Goulven Hélégoët, cultivateur âgé de quarante-quatre ans, a été accompagné à la guillotine par l’abbé Téphany, secrétaire de l’évêque et aumônier de la maison de justice. Le journaliste de « L’Océan » écrit dans son compte-rendu du 6 juin : « Hélégoët est mort dans les sentiments les plus chrétiens, il ne cessait pendant le trajet de la prison à l’échafaud, de demander pardon à Dieu et aux hommes, du crime affreux qu’il avait commis ».

 

Notes :

 

-Sauf pour le billet de la mairie  "Helegoen", j’ai adopté l’écriture Hélégoët pour l’ensemble du texte, sachant que l’on trouve le nom écrit sous diverses formes : Alégoët, Alégoat, Hellégoët, Halégoët etc... venant à l’origine de Haleg : le saule et Coat : le bois.

 

-Quel besoin avait Hélégoët de venir à pied à 4h du matin au Conquet chercher Thomas pour aller à Plougonvelin, puisqu’il dit qu’ils avaient convenu d’aller ensemble à Plougonvelin chercher des porcs. Un rendez-vous vers Trovern aurait été plus cohérent.

Kermergant est un hameau proche de la pointe de Penzer.

Donc : Hélégoët se lève à 3h, quitte presque aussitôt  Kermergant et arrive au Conquet à 4 h, après plus 2 km de marche à travers la campagne. Puis il propose à son compère de repasser par Kermergant,  (ce qui fait un détour), avant d’aller à Plougonvelin.

 

-La rue « Marie Lagadec », (entre le haut du casse-cou et la rue Saint-Christophe), actuelle rue Aristide Briant. Je n’ai jamais trouvé la moindre information concernant cette « Marie Lagadec ».

 

-Hélégoët prétend qu’ils allaient chercher des porcs à Plougonvelin, à pied.  Ils les auraient ramenés comment ?

 

-Surnom Locrouan : peut-être une déformation de Locournan, nom local de Saint-Renan

 

-La durée : La scène se passe le dimanche 5 décembre 1858 à partir de 3h du matin. L’agriculteur Kerlédan est dit trouver le cadavre le 6 au matin., donc Hélégoët l’a transporté avec sa charrette de Kermergant au chemin de Trémeur dans la nuit du 5 au 6.

Trémeur est un hameau de Plougonvelin proche de la route Plougonvelin - Saint-Mathieu, vers l’ancien centre émetteur de Radio-Conquet.

 

-« Mort en… demandant pardon … » phrase journalistique usuelle dans ces circonstances.

 

 

Jean Pierre Clochon

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CS 02/07/2010 00:27


Je ne sais si l'auteur a lu votre blog, mais l'on parle de l'affaire dans l'ouvrage "Les grandes affaires criminelles du Finistère" publié aux Editions De Borée en 2008...


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