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22 janvier 2009 4 22 /01 /janvier /2009 10:00

Les « davieds »

 

Inutile de chercher là un mot de la langue bretonne.

 

Définitions :

Le dictionnaire historique de la langue française Robert à propos de « davier » dit : « le mot est d’abord employé en marine à propos du rouleau en bois ou en métal, mobile autour d’un axe, et qui sert à filer les chaînes et les câbles en mouillant l’ancre »

 

Le dictionnaire de la marine à voiles précise : Davier- davié - davied, « sorte de machine en forme de support qui se compose de deux montants saillants, entre lesquels peut tourner un rouleau en gaïac porté par un essieu en fer qui le traverse ainsi que les montants. »

 

Cela peut paraître un peu compliqué, mais en fait il ne s’agit que d’un mâtereau terminé par un réa entre deux joues.

 

Venons en au fait : on appelle communément « davied » dans la région du Conquet la dalle reste d’un système de grue rudimentaire qui servait à remonter le goémon des grèves inaccessibles aux charrettes.

La plus ancienne mention locale que j’ai notée : « Partage de terres 78 lotties d’une franchise nommée Porsliogan et Pors Padel et Teven ar Croae et Teven Orlaer, entre plusieurs dizaines de personnes.  A propos de la 8e lottie est mentionné  « le chemin réservé  pour le davie de la grève »… 20 janvier 1778.

 

Récolte des goémons pour l’engrais des terres

 

Avant la propagation des engrais chimiques, trois catégories de goémons servent à l’engrais des terres agricoles. Frais, séchés ou réduits à l’état de cendres, les goémons  apportent aux terres azote et potasse.

 

Le goémon de fond, fixé à la roche mais qui ne découvre jamais, ce goémon n’est pas récolté par les riverains du Conquet qui ne disposent pas d’embarcations

 

Le goémon de  rive, fixé à la roche mais qui est accessible à basse mer. La coupe n’en est autorisée qu’à la basse mer d’équinoxe (dernière quinzaine de mars en 1853). Le goémon dit l’arrêté  municipal, devra être coupé à la faucille et ne pourra être enlevé que de jour et au moyen d’une seule perche, armée d’un seul croc.

 

Le goémon épave, c'est-à-dire celui qui, arraché de la roche par le mauvais temps, dérive et vient s’échouer à la côte, pouvait être recueilli toute l’année.

Ce goémon dit aussi « de jet » car rejeté par les vagues appartenait à tous, même si des coutumes locales, variables suivant les communes en codifiaient la récolte. Pour éviter les accidents, plus que par souci de légiférer, les autorités maritimes avaient fixé le temps de la collecte du lever au coucher du soleil, puis de l’extinction des phares le matin à leur allumage à la nuit tombante. Défense était faite d’attacher des cordes aux perches et de les lancer ainsi dans la mer, cette manière de faire aurait pu  mettre en danger la vie des habitants.

Il était aussi interdit de ramasser le goémon les dimanches et fêtes, ainsi que le 2 novembre, lendemain de Toussaint, le mercredi des Cendres et le Vendredi Saint.

 

Des gardes-côtes assermentés, choisis dans la population de la commune, étaient chargés du respect de la loi.

Entre la rive du port du Conquet et Porz Menac’h (le Goazel), la zone était partagée entre trois surveillants d’autant plus vigilants, qu’une partie de l’amende éventuelle leur revenait. Par exemple : le 17 mars 1827, le sieur Marc, préposé en exercice surprend à 7 heures du matin, Pierre Podeur cultivateur, qui remonte de la grève avec une charrette pleine de goémons récoltés avant le lever du jour. Le contrevenant doit payer 3 francs d’amende au garde-côte, le chargement confisqué est mis en vente au profit de l’église de Lochrist. C’est Podeur lui-même qui le rachète. Son infraction lui aura donc coûté 7 francs.


En 1922, l'arrêté annuel pour la coupe du goémon de rive et la cueillette du goémon épave, stipule que la coupe est autorisée sur tout le littoral de la commune du 11 avril inclus, au 9 juillet inclus. La coupe et la cueillette sont formellement interdits tant que les feux des phares (Kermorvan, Saint-Mathieu et les Pierres Noires), seront allumés. Sont nommés surveillants gardes-côtes : Lhostis pour la grève de Portez, Appriou pour le Bilou et Porsliogan, Obet pour Penzer et Pors-Menac'h (Goazel), Menguy pour les îles Béniguet, Quéménès, Trielen et Bannalec.
 

Donc au petit matin, chaque ferme envoyait ses charrettes dans les plages et une noria d’attelages remontait jusque dans les champs le précieux engrais. Mais bien nombreuses étaient les criques et les grèves encaissées où les véhicules ne pouvaient descendre. Il fallait remonter le goémon jusque sur la dune où attendaient les voitures. Cela a pu se faire en certains lieux dans des hottes à dos d’homme, ou bien et c’est là notre propos, à l’aide de grues adaptées au relief particulier de cette côte.

 

De la face nord de la pointe de Kermorvan à Bertheaume, un système original fut utilisé. Pour mémoire, la côte du Conquet est schisteuse ; une activité locale au XIXe était la découpe, la commercialisation et l’exportation de dalles de schistes, elles étaient utilisées pour revêtir les sols intérieurs des caves et des rez-de-chaussée des  maisons, les trottoirs, les rues des quais etc…

 

Le « davied » et son environnement

 

Une dalle de schiste posée à plat sur la dune au-dessus d’une crique « bonne pour le goémon », était percée d’un trou ovalisé, pour recevoir le pied d’un court mât à l’extrémité garnie d’un réa de poulie. Un filin passant sur le réa descendait d’un côté dans la grève et, côté dune était fixé au collier d’un cheval chargé de remonter une charge de goémon. Voilà pour le principe.

 

Les falaises n’étaient pas rectilignes,  pour éviter leur éboulement et faciliter la montée de la charge, il fallait les rectifier, c’est ce qui explique ces nombreux murs plus ou moins verticaux,  de pierres sèches, que l’on peut voir en suivant le trait de côte entre Le Conquet et Plougonvelin.

 

Les carriers, tailleurs de pierres, maçons qui travaillaient aux carrières du Bilou, de Portez et de Sainte-Barbe étaient sollicités par les paysans pour l’édification de ces ouvrages. Leur technique consistait à couper un tonneau en deux et, de s’en servir comme nacelles. Le maçon descendait dans l’une des moitié, maintenue à un fort piquet fiché dans la dune, les tailleurs de pierres lui descendaient à mesure dans l’autre cuveau, les blocs de pierres préparées.

 

Photos de droite, la dalle N°3, "Grève bleue"

 

Au moment de la récolte, tous les bras disponibles ramenaient en haut de grève le goémon disponible pendant le temps de la marée. Regroupées en « faix » d’une centaine de kilos, les algues étaient placées sur une sorte de grande épingle en bois  en buis de préférence, qui empêchait la charge de se défaire au cours de la remontée, (un peu comme la barrette pour tenir les cheveux des  demoiselles). Là-haut le cheval tirait sur le filin. Au moment où la charge arrivait au réa, un homme posté sur une seconde dalle accouplée à la première, tirait de côté sur la poignée et donnait un coup de sabot au pied du mâtereau, le couchant suffisamment  pour que le filin dégage sur le côté, sortant du réa, ainsi le cheval pouvait continuer à tirer la charge tombée au sol, sans rupture de rythme.

 

 

Lorsque la place manquait pour hâler le filin en droite ligne, un retour sur une poulie fixée à une charrette dételée,  permettait de dévier la trajectoire du cheval. 

 (Reconstitution aux Rospects (Saint-Mathieu), d'une scène de remontée d'algues,à l'intention de scolaires, par messieurs Leven et Lunven en 1991, photos JPC)


Je l’ai dit en préambule, la désaffection des davieds a été causée par la commercialisation d’engrais chimiques et par un rythme des cultures accéléré, qui ne donnait plus à l’agriculteur le temps de laisser le goémon se décomposer sur le champ avant le labour.

 

La disparition des « pierres à goémons »

 

Vers 1985, j’ai recensé sur la commune du Conquet,  14 dalles intactes sur leur appareillage de pierres en excellent état. Il en reste CINQ ! Pour combien de temps ?

 

Certaines sont tombées dans les grèves et se sont brisées parce que la falaise s’était dégradée par l’érosion pluviale, d’autres ont peut-être été emportées « en souvenir ? », d’autres encore ont été volontairement vandalisées, secouées jusqu’à être déchaussées de la dune, puis basculées dans le vide. J’ai été appelé, mais trop tard, à intervenir sur ce dernier cas vers 1995. A mon arrivée, des garnements avaient réussi, entre la Grève Bleue et Penzer à détruire de cette façon deux magnifiques dalles, qui gisaient pulvérisées sur les galets, au fond de la crique.

 

DAVD-GV-BLEUE-PENZER029.jpg

Les deux pierres de davieds, déchaussées et basculées dans la grève se trouvaient au centre droit de la photo, à la limite de la végétation. La dalle qui reste servait de marchepied au treuilliste.

  DAVD-GV-BLEUE-PENZER016.jpg

Ci-dessus, dalle n°4, entre la "grève bleue" et Penzer photo du 4 mai 2011,

Cette pierre, au péril de l'érosion de la falaise, ne résistera plus très longtemps!!!                                                          

 

dalle-1-sud-bilou.jpg 

 

La première dalle,  rencontrée au sud du Bilou. dalle-2-sud-ancienne-batterie-porsliogan.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dalle N°2, au sud de la batterie de Porsliogan

 

 

DVDS-PENZER027.jpg

 

 Dalle N°5, entre la pointe de Penzer et la grève du Goazel, dont le ruisseau sépare les communes du Conquet et de Plougonvelin.

 

Annexe : un accident chez les ramasseurs de goémons.
Le 17 février 1880, la baie de Porsliogan a été le théâtre d'un évènement qui a plongé une honnête famille dans le deuil. Le nommé Quellec, laboureur à Lochrist était allé dans la matinée ramasser du goémon-épave, en compagnie de sa fille  jeune et robuste personne âgée de 18 ans.
Les riverains qui se livrent à ce genre de travail, et ils sont nombreux sur la côte, ont la très mauvaise habitude de s'attacher autour du bras le lourd râteau qu'ils lancent à la mer pour ramener le gémon à terre.
On suppose que le râteau dont se servait Quellec a dû s'engager dans un énorme monceau de goémon qui a fait résistance et l'a par suite entraîné à la mer.
Sa fille en voulant  porter secours à son père a été enlevée par une lame car la mer dans cet endroit est terrible.
Le corps de la malheureuse a été retrouvé au pied de la roche du drame. Celui du père, à une faible distance de là. Il avait encore autour du bras un morceau de la corde qui le reliait au râteau.  (le "Finistère")
                                                                                          jpc

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