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19 janvier 2009 1 19 /01 /janvier /2009 17:18

Sous Louis XV, un vol dans l’oratoire Dom Michel.

 

Dom Michel Le Nobletz, prêtre missionnaire breton originaire de Plouguerneau est mort au Conquet le 5 mai 1652, « en odeur de sainteté », dans une modeste maisonnette transformée rapidement en oratoire puis plus tard en chapelle.

 

Dans le contexte de notre propos,  la maison servant d’oratoire, dédiée à la mémoire du Bienheureux Michel Le Nobletz se compose d’une seule pièce, pavée de pierres plates, plafonnée de planches de sapin en demi-cercle. Elle renferme  un maître-autel, et deux petits autels joignant les deux bouts, un à droite, l’autre à gauche, elle possède également un grand tableau, joignant le pignon de la dite maison au nord, représentant la Sainte-Trinité et le couronnement de la Sainte-Vierge, et deux moyens tableaux, l’un représentant la Cène, l’autre le bienheureux Dom Michel ainsi que plusieurs autres petits et grands tableaux en différents endroits. Une petite cassette est fixée au mur servant de tronc.

    Vue de la chapelle vers 1900


Nous sommes un jour de début novembre 1739, vers 6 heures du soir. Une liasse de documents des Archives Départementales du Finistère, série 11B, procédures civiles 1738-1740, nous relate un fait divers que j’ai mis en forme pour une compréhension plus facile.

 

En bref : la fermeture de la petite cassette citée plus haut a été fracturée et l’argent du tronc a été volé. Le présumé coupable est un certain Lhostis, vagabond sans travail, âgé de 16 ans, originaire de Landéda.

 

Il raconte être arrivé au Conquet par la rue du port en compagnie d’un nommé Pasquier, puis il est remonté vers le bourg et s’est trouvé dans une rue avec à sa gauche une petite maison ruinée et (en face ?) une petite maison qui est la chapelle oratoire Dom Michel. A l’intérieur  dit-il, se trouvaient deux femmes en robes de chambre et coiffes frisées. Il affirme être accusé à tort de vol, ajoute avoir été poursuivi et arrêté dans la grève, puis conduit chez la demoiselle de Kervisien et plus tard enfermé dans un colombier près du bourg où il resta trois semaines. Ensuite il a été conduit en prison à Pontaniou.

 

L’instruction ne commence que plusieurs mois plus tard, Lhostis est accusé par les témoins d’avoir pillé le tronc de l’oratoire, soit 7 livres et 18 sols, en novembre 1739. Le 14 juillet 1740 et les jours suivants, le magistrat royal fait comparaître les témoins qui, en breton ou en français, décrivent ce qu’ils ont vu ou n’ont pas vu.

 

Citation des  témoins 14 juillet 1740

 

Catherine Jourdain, épouse de noble homme Michel Lannuzel, sieur de Kervisien, dépose en français. On a amené Lhostis chez son mari commandant de la milice au Conquet, c’est lui qui l’a fait mettre au colombier.

 

Gabriel Petton, aubergiste, demeurant sur le port. Etant dans une forge à trois portes au-dessus de sa maison, il entendit crier au voleur. Caporal de la milice bourgeoise garde-côtes, il va chez lui prendre son fusil, puis ayant vu du haut de la montagne qui borde le rivage du port du Conquet du côté du Blanc-Sablon, que le jeune homme que l’on poursuivait avait été arrêté sous une roche sur la même grève du Blanc-Sablon, c’est lui qui avec une escorte de deux mousquetaires de la dite milice bourgeoise,  l’a amené à la prison sur ordre de Kervisien.

 

François Provost, pilote au service du roi, 41 ans, n’a rien vu, étant chez Lannuzel au moment où on y a amené le prisonnier.

 

Tanguy Fourdilis, maître cordonnier, confirme que l’arrestation a eu lieu sous une roche dans le port du Conquet, côté Blanc-Sablon, il a aidé à mettre les fers aux pieds du jeune homme dans le pigeonnier.

 

Jeanne Elisabeth Le Veil, 30 ans, épouse de Noël Pohon, maître de barque. Étant sortie pour dire ses prières à 5 – 6 heures du soir dans la chapelle Dom Michel Le Nobletz, proche de chez elle, elle rencontra  le jeune homme, sortant quand elle y entrait. Elle aperçut le tronc ouvert et courut après lui en criant au voleur !

 

Marguerite Debosq, en français, 17 ans, fille de défunt Claude Debosq, maître de barque et de Françoise Mareau, vit en allant dire sa prière, un petit garçon agenouillé près de la balustrade qui sortit tout après et la demoiselle Le Veil (citée plus haut) entra, puis sortit en courant.

 

François Lamarche, aubergiste, 40 ans, en français, demeurant au bourg du Conquet. Gabriel Petton vint le prendre comme soldat de la compagnie garde-côtes pour amener le prisonnier au colombier.

 

Paul Joseph Gourio de Refuge, capitaine de la milice garde-côtes du Conquet, seulement cité.

 

Le sieur de Kerjan-Trouaisin ( ?), major garde-côtes du dit canton, s’étant trouvé au Conquet chargé de rapporter (faire un rapport) à monsieur le marquis de Coatmain commandant des 4 évêchés de Basse-Bretagne et de la ville et château de Brest, donna l’ordre de transférer le prisonnier à Pontaniou.

 

Jean René Le Goaneur, en français, matelot, se promenant sur le Drellac’h qui est le port du Conquet, courut aussi après le fuyard.

 

Ecuyer Jean Joseph Michel , Sr, chevalier de Kervenny, 27 ans, demeurant avec sa mère au bourg du Conquet, sortit de chez lui au bruit de la populace, c’est lui qui a fait fouiller la poche du jeune homme.

 

Antoine Brigant, 24 ans, pilote de profession, demeurant au Conquet. Revenant de Dunkerque, étant à loger du bois dans une barque appartenant au nommé Yves Jaffredou, pour la provision de son bord, il entendit crier « au voleur », quitta son travail et la marée étant basse courut à travers le port, trouva le jeune homme et le prit au collet (et sans doute le remit à ses poursuivants), et revint finir son travail.

 

Auditions du 31 aout 1740, sans doute après publication des « réagraves » dans de nombreuses paroisses alentour, par les recteurs, aux prônes des grands messes.

(Réagraves : en gros si vous ne témoignez pas de ce que vous savez ou avez vu, vous êtes considérés comme complice et poursuivis par la loi)

 

Quelques marins ne peuvent se présenter à l’assignation, étant sur les vaisseaux du Roi

 

-René Glazren ou Glazron, pilote côtier sur le vaisseau l’Amazone à 27 livres, commandé par monsieur de Monpipeau, capitaine de vaisseau.

-Jean Campion, maître de chaloupe sur le Bourbon (26 août, 1740)

-Jean du Quesnay le Normand, matelot sur le vaisseau le Bourbon, commandé par monsieur de Radouay, chef des escadres de Sa Majesté. (12 avril 1741, le Bourbon a péri près du cap Finistère, on est sans nouvelles de du Quesnoy)

-Jean Trouin, matelot sur le vaisseau du Roi  la Parfaite aux ordres de monsieur le commandeur Destourmel, capitaine de vaisseau

 

Jacques Menou, gardien de batterie à la pointe de Kermorvan, n’a rien à dire

 

Marie Françoise Campion, maîtresse d’école, 42 ans, n’a rien à dire

 

Marie Le Verge, femme de Laurent Créac’h maître de barque, a été voir le prisonnier au colombier par charité.

 

Marie Anne Moal, femme de Jean Le Mao, en français, maître de barque, 40 ans, arrivée à la chapelle après l’événement. Est allée au colombier voir le prisonnier par charité.

 

Jean Toby, maître de barque, 60 ans, en allant prier a vu le tronc ouvert (dit ne pas savoir signer)

 

Pierre Lostec cordonnier, n’a rien vu

 

Jeanne Françoise Le Gléau, femme de Baptiste Erraud (Ayraud) père, pilote côtier sur un vaisseau du Roi, est allée au colombier apporter de la soupe et du pain au prisonnier.

 

Yves Menou, n’a rien vu

 

Suzanne Le Borgne (en breton), est venue plus tard faire sa prière, n’a rien vu.

 

Marie Causeur,  (en breton) servante chez Catherine Deniel au bourg, est allée de la part de sa maîtresse porter à manger au prisonnier.

 

Marie Margueritte Le Mao, fille de Jean, maître de barque, 17 ans, a été de la part de sa mère faire des aumônes au prisonnier, elle était aussi passée mais plus tard dans la soirée faire ses prières dans la petite chapelle (au niveau des maisons, sans clocher ni cloche). Elle signe.

 

Marie Le Saouzanet, femme de Guillaume Perez, matelot au bourg du Conquet, a été porter des aumônes…

 

Catherine Le Gléau, fille de défunt Cézar Le Gléau, de son vivant maître pilote au service du Roi, demeurant avec Catherine Moal sa mère au bourg du Conquet, a été faire ses prières plus tard, a été porter des aumônes.

 

Guillaume Cottin, maître perruquier au bourg, est allé le soir même à 8 heures, avec Petton et Lamarche porter de la soupe au prisonnier.

 

Christophe Pellé,  fils de Prigent, ménager de Kerinou, a seulement entendu parler de l’affaire.

 

Demoiselle Marie Floc’h, en français,  épouse de maître Cézar Le Gléau, a été faire ses  prières plus tard.

 

Maître Cézar Le Gléau, notaire, quand il a été visiter le prisonnier, il a trouvé beaucoup de monde autour du colombier.

 

Michel Salaun, en français, canonnier au service de Sa Majesté, 70 ans, n’a rien vu

 

Plus tard :… René Glazren, pilote côtier au service du Roi, 42 ans, absent au premier interrogatoire,  car embarqué sur le vaisseau « Lorganotte » (l’Argonaute), commandé par monsieur le comte de Monpipeau, se promenait sur le quai du Conquet, dit en français qu’il a aussi couru dans le port après le fugitif.

 

Marie Le Verge, femme de Laurent Créac’h, proche voisine de l’oratoire est chargée de la clé de la cassette.

 

Laurent Ely, maître-serrurier, 64 ans, dit en français que le tronc et la serrure étaient en bon état.

 

Jacques Jourdain, maître-serrurier, 60 ans, fait la même déclaration en breton.

 

Fin de la liasse, on ne sait pas la suite.

 

L’intérêt de ce document est de nous donner une image vivante de des  activités de la population  conquétoise, un soir d’automne au milieu du XVIIIe siècle.

 

Un bâtiment est de nombreuses fois cité, il s’agit du colombier : ar c’houldry. Il a très longtemps servi de prison, Barthélemy Le Hir, syndic du Conquet y sera enfermé en 1762. Pendant la Révolution il servira de cachot pour des prisonniers qui y recevront des visiteuses du soir etc…. A l’origine, c’était le pigeonnier du manoir de La Rochedurant, on le situe facilement sur le cadastre de 1841, parcelle 555 : « parc ar c’houldry », à gauche du chemin menant de la Croix de Sainte-Barbe au terrain de la batterie.

 

                                                                                                  Jean Pierre Clochon

Communication de monsieur Norbert L'HOSTIS, que je remercie vivement, concernant le jeune "pilleur du tronc" de l'oratoire Dom Michel

J'ai pu consulter aujourd'hui votre excellent blog sur le Conquet et j'ai pu
y découvrir vos informations sur le vol du tronc de la chapelle dédié à
Michel Le Noblez.
Ces éléments complètent largement mes recherches sur François L'Hostis. Je
m'étais un peu intéressé à lui car il était originaire de Landéda comme
certains de mes ancêtres. Je ne sais pas si vous êtes intéressé par des
informations complémentaires, mais voici ce que j'avais trouvé concernant sa
condamnation :
François L'Hostis, né le 26 mars 1721 à Landéda, fils de François et Marie
Léon. Condamné à 20 ans de bagne pour vols. Condamné le 14 août 1741 à
séjourner au bagne de Marseille, il a été libéré à Toulon le 18 août 1761.
J'avais aussi trouvé de manière très succinct dans "La semaine religieuse du
diocèse de Quimper" de 1907 qu'un procès criminel était intenté le 11
juillet 1740 pour le vol "des deniers du tronc mis dans un oratoire ou
chapelle dédiée à Michel Le Noblez...fait dans une maison au bourg du
Conquet".
En revanche, je n'ai pas réussi à trouver ce qu'il est devenu après sa
libération du bagne de Toulon. Je constate qu'il avait apparemment vingt ans
lors de son procès.
Sincères salutations
Norbert L'Hostis

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